LES NOUVELLES
Revue littéraire annuelle, une création des Éditions Orizons
25, rue des Écoles, 75005 Paris
Directeur fondateur : Daniel Cohen Directeur de la revue : Chantal Danjou
orizonsediteur@orange.fr
migrale@orange.fr
Carnet d’atelier
» Je porte en moi tous les paysages, j’ai tout l’espace voulu. »
“Alle Landschaften sind in mir vorhanden. Und es ist auch für alles Platz.”
Etty Hillesum 1941-1943
Loin des étapes de conception qui monopolisent toute mon attention, j’ai écrit ce carnet à partir de textes que des spécialistes ont écrits sur mon travail, notamment à l’occasion de dossiers de candidatures.
Bien qu’ayant choisi la couleur, le textile et le grand format pour exprimer ce que j’ai envie de partager, j’essaie à cette occasion de trouver les mots pour expliquer et traduire la vague de création qui se forme progressivement depuis les profondeurs de ma mémoire intellectuelle et corporelle.
La similitude de la vibration entre le paysage ressenti, mouvement intérieur, et la métaphore de plusieurs paysages perçus est explorée par une palette de couleurs, déployée sur une base géométrique conçue pour sa puissance plastique. Inspirées des forces de la nature, mes compositions constituent une transposition des forces telluriques et sonores de paysages intériorisés. Le textile, medium tant quotidien qu’universel emmène, en douceur, le visiteur vers l’abstraction.
Affranchie des références du quilt traditionnel, j’invente un vocabulaire personnel par l’agencement de textiles très variés, collectionnés durant plusieurs dizaines d’années. Depuis 2017, j’explore un nouvel effet de surface en montrant, sur certaines toiles, le relief de l’envers de l’assemblage. Cette matière en trois dimensions entre fourrure, plumage et écaille renforce la sensation d’enveloppement et s’approche de la sculpture.
Ma démarche de création s’appuie sur deux types de recherches menées sans aucune connexion initiale : les répertoires textiles, gammes de couleurs, d’une part et les lignes de force, études graphiques d’autre part.
Pendant des décennies, je collectionne des répertoires de textiles dans les gammes de couleurs que j’ai envie d’explorer. Ma collecte de textiles englobe mes incontournables : chambrays, bazins, fil à fil,… Mais parfois, je ne sais pas pourquoi, à l’autre bout de la France, je vais acheter une nuance qui trois semaines après complétera comme par magie un répertoire qui ainsi devient achevé. Ce textile inattendu peut aussi être reçu – une soie imprimée des années cinquante ou une série de rouges par exemple – et avec un répertoire devient complet.
Pour une même gamme de couleurs, je recherche une grande variété de matières nobles (coton, lin, soie, laine…) et d’armures c’est à dire de mode d’entrecroisement des fils du tissage : toile, satin, chevrons, gabardine …
À un moment donné, la rencontre entre une géométrie, des lignes de forces, et un répertoire textile déclenche une composition textile souvent déclinée en Série.
Ainsi les lignes de force de la Série des Instants et de la Série Eau vive ont pour point de départ un collage photographique d’un paysage enneigé dupliqué en vingt-quatre minuscules rectangles de 2,8 x 5,5 cm.
Elève Lazlo Moholy Naguy au Bauhaus, Karl Hermann Haupt mène, entre 1923 et 1924, des expérimentations visuelles à partir de collages photographiques, sur les effets de lignes de force, les rapports entre noirs et blancs, le positif et négatif.
En 1923, enseignant au Bauhaus László Moholy-Nagy « apôtre infatigable du changement »… avait introduit officieusement la photographie dans son cours préliminaire.
C’est justement le « regard technique » de l’œil froid de l’appareil photo, la mécanique de la production d’images par-delà toute facture individuelle propre à un artiste qui faisait pour lui de la photographie le medium adéquat pour créer un langage imagé pour le monde moderne, grâce auquel la perception humaine s’enrichirait d’une nouvelle dimension du visuel… Moholy ne recherchait aucunement une reproduction directe de ce qui existe, du réel, mais la conception d’un monde nouveau à partir de l’esprit de la technique : « Le secret de son effet est que l’appareil photographique reproduit une image purement optique, montrait ainsi les déformations, distorsions, raccourcis, etc. optiquement vrais, tandis que notre œil et notre intelligence complètent formellement et spatialement les phénomènes optiques captés pour les transformer en représentation imagée… »
(in Bauhaus p 512-515 Jeannine Fielder Peter Feierabend 1999 Édition française)
Dix à quinze années de maturation de ce montage photographique et de nombreuses hypothèses de transposition m’ont permis de trouver son interprétation et notamment l’échelle pertinente.
Dans la Série des Instants et la Série des Eaux vives, le principe de répétition du motif et de son miroir sont conservés. Avec un plus grand format, j’accentue l’effet visuel de diffraction et de vibration de la lumière. Avec des lignes rigides, se crée une atmosphère dynamique totalement mouvante. Le bloc est orienté dans quatre directions pour les Instants et dans deux directions pour les Eau vive.
Fac similé des lignes de force du montage photographique de Karl Hermann Haupt 22 x 8,4 cm
Extrait de la Série des Instants 2011 – 2016
textiles assemblés main, quilting main sur support toile à travers une âme en soie.
Le changement d’orientation du bloc et la gamme chromatique très large – à laquelle s’ajoute une grande variété d’armures – créent une image pixellisée, comme un écho qui se propagerait et viendrait rebondir en tous sens.
Entre microcosme et macrocosme, convergence et divergence, le spectateur navigue sur une houle de diagonales et de losanges, pris dans les ondes sinusoïdales.
Dans ces deux «tableaux», ma formation d’architecte se fait sentir avec acuité, la répétition des losanges, le marquage par petits carrés, les empreintes visibles au cœur du tissu figurant des objets ou des végétaux, tout procure chez le visiteur qui marche devant eux, l’illusion de s’enfoncer au cœur d’une ville où plutôt dans la forme d’une ville, saisi par « le vertige de métamorphose ».
Extrait de la Série des Eau vive 2015 – 2019
Eau vive 1 | 152 x 144 cm | n° 186.2016.3 | 4095 fragments de 3 x 3 cm
textiles assemblés main assemblage en trois dimensions ou assemblage classique quilting main sur support toile à travers une âme en soie
Du lac d’Annecy de mon enfance à la fonte des glaciers dans le massif du Mont-Blanc que je contemple depuis mon atelier alpin, j’évoque, dans de grandes compositions textiles, les phénomènes atmosphériques, les brusques changements de lumière et les forces telluriques de nature.
Eau vive 1 et 3 rassemblent des paysages intériorisés inspirés par cette nature violente.
De l’immersion primale aux tsunamis, des torrents en crue aux traversées sur des embarcations de fortune, des cascades d’Hokusaï aux Nympheas de Monet, l’eau vitale et indomptée, protectrice et destructrice, dynamise et anéantit. Pour l’apprivoiser et déplacer son point de vue, l’Homme doit composer avec sa force.
Pris dans ces mouvements, le spectateur se confronte au changement d’échelle dans le temps et dans l’espace de l’eau rapide, vaporeuse et légère, monumentale et figée dans la glace.
Ici le motif de Karl Hermann Haupt est unifié par un large dégradé de bleus, et assoupli par un axe oblique. La composition vibrante semble couler ou jaillir de gauche à droite et vice versa.
Des clichés pris de l’envers d’Eau vive 1, juste avant qu’il disparaisse dans les trois épaisseurs, ont permis d’imaginer un autre effet de matière dans un format plus large pour Eau vive 3.
Ainsi naît une surface en trois dimensions donnant à voir une matière inédite. Chacun des 6825 petits carrés textiles semblent se fondre avec ses voisins créant une sensation optique floue, quasi impressionniste. Les carrés textiles ont gagné en mobilité, devenant comme plus rapides, suivant une pente accrue d’un paysage au confluent de l’ombre et de la clarté. Ce nouveau montage en relief lui donne un flottement d’une grande sensualité, comme si l’éther se superposait à la matière.
« Il existe une même topographie entre le mouvement interne du corps humain et celui du monde. »
Fabienne Verdier
Textes par Sabine Cibert avec, outre les citations, des emprunts aux écrits de Chantal Danjou et de Thomas Leveugle.
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